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La xénophobie en Afrique du Sud : une épreuve pour la conscience africaine et la vision de l’Agenda 2063

En 1994, alors que Afrique du Sud se tenait au seuil de sa liberté, un médecin ghanéen posa un geste discret mais profondément symbolique.

Il rédigea un chèque personnel de 10 000 dollars à Nelson Mandela.

Ce n’était pas simplement une contribution financière. C’était un acte de solidarité une affirmation que la lutte contre l’apartheid dépassait les frontières nationales et concernait l’ensemble du continent africain.

Aujourd’hui, ce geste résonne avec une urgence renouvelée.

Des informations faisant état d’attaques xénophobes visant des migrants africains, y compris des Ghanéens, ont de nouveau émergé dans plusieurs régions d’Afrique du Sud. Des commerces ont été pillés, des individus intimidés, et des communautés plongées dans la peur. Ces incidents ne sont pas isolés ; ils s’inscrivent dans une tendance préoccupante observée depuis les débuts de la démocratie sud-africaine, notamment lors des attaques xénophobes de mai 2008.

La contradiction est frappante.

Le même pays qui symbolisait la résilience et l’unité africaines se retrouve aujourd’hui confronté à des divisions internes qui fragilisent cet héritage.

Pour de nombreux Africains, la libération de l’Afrique du Sud fut une victoire collective. Du Ghana à la Tanzanie, du Nigeria à la Zambie, des États, des institutions et des citoyens ont contribué par des ressources, du plaidoyer et un soutien moral à la fin de l’apartheid. La conviction était simple mais profonde : la dignité d’un Africain est indissociable de celle de tous les autres.

Aujourd’hui, cette conviction est mise à l’épreuve.

En réponse aux récents incidents, le ministre des Affaires étrangères du Ghana, Samuel Okudzeto Ablakwa, a engagé des démarches diplomatiques rapides. Il a échangé avec son homologue sud-africain et condamné ce qu’il a qualifié d’« attaques xénophobes extrêmement préoccupantes », appelant à une intervention urgente pour éviter une escalade.

Il a également rassuré qu’ aucune vie ghanéenne n’avait été perdue et que les personnes affectées bénéficiaient d’une assistance consulaire, tout en soulignant que de tels incidents ne doivent pas compromettre l’esprit de solidarité qui caractérise l’Afrique.

Cette position officielle reflète la tradition diplomatique du Ghana, profondément ancrée dans le panafricanisme et dans l’idée d’une responsabilité historique partagée entre les nations africaines.

Cependant, au-delà de la diplomatie, la question fondamentale demeure.

La xénophobie en Afrique du Sud est souvent expliquée par les difficultés économiques, le chômage élevé et la concurrence dans les secteurs informels. Si ces facteurs sont réels, ils ne sauraient justifier la violence dirigée contre d’autres Africains en quête de dignité par le travail et l’entrepreneuriat.

Le problème est plus profond : il touche à l’identité et à la mémoire collective.

Les Africains se perçoivent-ils encore comme les acteurs d’un projet historique commun ? Ou les frustrations nationales ont-elles pris le pas sur la solidarité continentale ?

Au cœur de cette interrogation se trouve la vision portée par l’Union africaine à travers l’Agenda 2063, qui ambitionne « une Afrique intégrée, prospère et pacifique, dirigée par ses propres citoyens ».

L’Aspiration 2 de l’Agenda 2063 appelle à un continent intégré, politiquement uni et fondé sur les idéaux du panafricanisme. Les violences xénophobes s’opposent directement à cette ambition, en compromettant non seulement la sécurité humaine, mais aussi la libre circulation des personnes, des biens et des idées.

Dans ce contexte, une publication largement relayée sur Facebook par Kwame Yao Anku relance une question essentielle sur l’unité africaine :

« En 1994, mon père a écrit un chèque personnel de 10 000 dollars à Nelson Mandela… La xénophobie qui déchire aujourd’hui l’Afrique du Sud n’est pas seulement un problème sud-africain. C’est un test pour savoir si la vision de solidarité construite par nos parents et grands-parents a encore un sens. »

Ces mots dépassent le cadre des réseaux sociaux. Ils interpellent directement une génération chargée de concrétiser les ambitions de l’Agenda 2063.

Si l’Afrique veut réaliser son projet d’intégration, la xénophobie ne peut être considérée comme une crise ponctuelle. Elle doit être traitée comme une menace structurelle à l’unité du continent.

Pour les migrants ghanéens vivant aujourd’hui dans la peur, il est essentiel de rappeler qu’ils ne sont pas des étrangers dans l’histoire de l’Afrique du Sud. Leur présence s’inscrit dans une longue tradition de luttes et de solidarités partagées.

Quant aux dirigeants africains, le moment exige plus que des déclarations. Il appelle à des actions concrètes pour promouvoir la cohésion sociale, protéger les communautés migrantes et traduire en politiques effectives les principes de l’Agenda 2063.

L’histoire observe.

L’héritage de solidarité qui a contribué à libérer l’Afrique du Sud n’est pas qu’un souvenir c’est une exigence. Une exigence qui déterminera si l’avenir de l’Afrique sera véritablement partagé, ou profondément fragmenté.